22/09/2010

Fiabilité des sources et #contrats de lecture

Barthes.jpegEn veille, la question de la fiabilité des sources est fondamentale.

Concernant les domaines techniques, elle apparaît aisément vérifiable : une revue publiant régulièrement des données erronées souffrira rapidement d'un fort discrédit. Evidemment la question se révèlera moins tranchée dans le domaine des sciences humaines, par exemple en psychologie : l'objectivité d'une source se vérifiera à sa capacité à proposer des contenus contradictoires, éventuellement en soulignant les dites contradictions.

Dans le domaine financier, les professionnels savent pareillement distinguer d'expérience les sources les plus sûres des autres - celles dont les prévisions, par exemple, se seront révélées le plus souvent correctes.

Mais quid de la veille d'information générale, veille qui devient de plus en plus cruciale à l'heure où se multiplient les sites sur la toile, des plus purs UGC à ceux créés par des transfuges de titres établis - sachant que la fiabilité n'est peut-être pas là où on l'attend le plus ?

Comment distinguer ce qui relève des faits - et donc pertinents - des simples opinions ? Voire de la pure intox, parfois ?

Bien sûr, le veilleur peut éventuellement faire l'impasse sur tous ces nouveaux médias et / ou supports : ce faisant, il se prive d'une part importante des sources à sa disposition - et perd son rôle de vigie. On imagine mal un professionnel jetant à la poubelle l'information d'un avion atterrissant sur l'Hudson sous prétexte qu'elle provient de Twitter, sans même vérifier !

D'un strict point de vue méthodologique, médias classiques et médias en ligne ne diverge guère, même si ces derniers prolifèrent de manière exponentielle : le publication d'une information mêlera toujours une part plus ou moins importante d'objectivité - des faits - à une part plus ou moins importante de subjectivité - des motivations à choisir les faits, un angle d'attaque, un style, etc.

Pour cerner la subjectivité des médias classiques - des quotidiens, par exemple -, on pouvait (et peut toujours) s'intéresser soit à l'émetteur (les journalistes), soit au récepteur (les lecteurs) : soit on essaie de discerner les intentions de celui qui écrit, soit on s'intéresse à ceux qui souscrivent à sa proposition éditoriale, en essayant de comprendre pourquoi.

Par sondage, la seconde approche apparaît nettement plus aisée à mettre en œuvre.

Quelques exemples:

L'affaire Woerth : le Figaro ou Libération ne sauraient évidemment faire l'impasse sur les principaux épisode de cette saga, même si bien évidemment les deux journaux ne souhaitent pas véhiculer le même message. Pas besoin d'être grand clair pour s'apercevoir que l'un privilégiera les déclarations de politiciens proches du pouvoir, le second accordant une place plus importante aux détracteurs du ministre - en d'autres termes, l'un se classe plutôt à droite, l'autre à gauche ; et le lectorat de l'un est majoritairement de droite, celui de l'autre, de gauche.

Une étude de lectorat permet, en analysant pourquoi certaines personnes, et pas d'autres, lisent tel ou tel support, de saisir les intentions de ceux qui les rédigent et les publient. L'exercice précédent peut s'effectuer sur tous types de presse : quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, thématique ou non, etc. Ecrite ou audiovisuelle. Dans les années 80 et 90, les éditeurs se sont beaucoup appuyés sur les études socioculturelles, notamment du Centre de Communication Avancée, pour affiner leur compréhension des attentes de leur lectorat.

Ainsi les lecteurs de l'Express développaient-ils plus mentalité « Activiste » : croyance absolue dans les notions de progrès et de réussite sociale, d'où un lectorat majoritairement constitué de cadres aux dents acérées en pleine conquête de pouvoir, ou s'imaginant tels ; ceux du Nouvel Observateur s'étaient « Décalés » : finis les cadres modèles, leur vie s'épanouissait désormais hors de l'entreprise - sans renoncer à leurs fonctions managériales, ils s'épanouissaient après les heures de bureau dans des activités personnelles riches et variées.

Une même information (l'accession d'un homme politique ou un manager à de plus hautes responsabilités, après une élection ou une nomination) sera saisie de manières légèrement différentes et ne séduira pas les lecteurs de la façons identiques : les uns seront sensibles à une carrière fulgurante, les autres à des passions spécifiques en marge de cette carrière. Un magazine développera plus particulièrement certains traits de sa personnalités, et le second, d'autres ... sans pour autant tricher : juste habiller les mêmes faits.

Pour reprendre l'analyse effectuée par Roland Barthes dans le Système de la mode, un magazine se compose, (notamment : je simplifie sa pensée), d'un subtil mélange de dénotation (= des faits objectifs) et de représentation du monde (= une posture éditoriale à laquelle souscrit son lecteur) : si la dénotation constitue l'apport exclusif des journalistes, la représentation du monde est nécessairement commune à l'émetteur et au récepteur ; c'est même parce qu'ils partage une commune vision que l'un lit régulièrement ce que publie l'autre.

Une connaissance approfondie des lecteurs permet donc de comprendre les partis pris que des journalistes ajoutent aux faits bruts, pour les transformer en articles - et ce tout aussi efficacement qu'une interrogation directe des dits journalistes, en supposant qu'ils se prêtent à l'exercice.

Off line, toute étude de lectorat nécessite l'interrogation directe de lecteurs, de manière qualitative (entretiens en profondeurs ou réunions de groupes) ou quantitative (sondages auprès d'échantillons représentatifs).

On line, les lecteurs s'expriment spontanément : au travers de commentaires rédigés à la suite des articles, mais également sur les blogs, forums, réseaux sociaux : ils créent des communautés aux contours plus ou moins flous, mais où s'exprime une même représentation du monde.

Représentation du monde que le veilleur s'empressera de mettre de côté pour ensuite accéder à la réalité des faits.

Après Barthes, d'autres sémiologues reprendront le flambeau de l'analyse des valeurs partagées entre émetteurs et lecteurs d'un même titre : Eliseo Veron développera la notion de contrat de lecture ainsi qu'une approche méthodologique originale, de nature essentiellement sémiotique.

Un premier exemple d'analyse du contrat de lecture de Bakchich.info a été publié ici, sur le blog d'AMI consacré à la veille d'opinions : E-réputation, Buzz & Co ; de même qu'un article consacré aux contrats de lecture et aux travaux d'Eliseo Veron - voir ici.

Dans les semaines qui viennent, seront publiées dans cette nouvelle rubrique de nouveaux exemples de contrats de lecture et de nouvelles approches méthodologiques sur cette thématique, de façon à permettre aux veilleurs - en utilisant les seules ressources de la veille - de distinguer ce qui relève des faits de ce qui constitue un enrichissement agréable, mais parfois perturbateur.

Essayer d'accéder à ce que Barthes nommait Degré zéro de l'écriture.

11:44 Publié dans Contrats de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : veille, contrat de lecture, barthes | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook